plus ou moins art et culture

12 janvier 2006

Mélancolie ; génie et folie en Occident

Le plus souvent, on entend par mélancolie, un état de tristesse vague, propice à la rêverie, mais aussi un état pathologique d'abattement, de découragement, de lassitude et de pessimisme.
Ci-dessous, sculpture (bois polychrome) d’un Maître strasbourgeois du XVè siècle, permettant d’identifier la posture du mélancolique.

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D’où vient cet état qui a aussi bien intéressé les médecins que les philosophes et les artistes ?
Toute l’affaire de la mélancolie commence au Vè sc av.J.C. — avec la théorie des quatre humeurs du corps d’Hippocrate, dont la bile noire qui provoquerait cette infinie tristesse ferment de la créativité —, pour ne jamais s’arrêter. Autrement dit, de l'Antiquité à l'aube du XXIè sc, la sombre humeur hante toute l'histoire culturelle de l'Occident. Qu’on la nomme acedie, spleen, saudade, neurasthénie, dépression, c’est encore de mélancolie dont on parle.
Quel est donc le sens de cette persistance ? Que désigne-t-elle ? En quoi la mélancolie est-elle si intimement lié à l'imagination et à la création?
Le premier à s’être interrogé sur les effets de la mélancolie est Aristote : “Pour quelles raisons, écrit-il, tous ceux qui ont été des hommes d'exception en ce qui concerne la philosophie, la science de l'Etat, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques?”
Cette phrase mise en exergue de l’exposition a servi à la fois de caution et de détonateur à son organisation.
Avec Mélancolie sous-titrée “Génie et folie en Occident”, nous sommes confrontés à un large panorama de l’iconographie de la mélancolie, de l’Antiquité à nos jours. Rétrospective qui nous éclaire sur ses représentations à travers les âges, au cœur de laquelle se trouve la célèbre gravure de Dürer, Melencolia I. Mais aussi sur les attributs qui lui sont attachés et qui sont restés identiques, dont la pose méditative : corps replié sur lui-même, tête penchée et appuyée au creux de la main.
Cette posture de l’homme se protégeant du monde extérieur est à la fois très ancienne et très primitive. Pour en montrer la permanence, l’exposition s’ouvre sur la statue en bronze d'Ajax (1er sc av. J.-C.) (ci-dessous) et se termine avec le géant sculpté par Ron Mueck, (2001), assis dans un angle de la dernière salle du parcours.

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Ajax génie et gloire militaire était aussi un homme rongé par sa rivalité avec Ulysse. Le héros grec en deviendra fou et moura. Dans la sculpture présentée au Grand Palais, on le voit déjà ployer sous le poids d’une infinie mélancolie.
La sculpture de Ron Mueck (ci-dessous) représente un homme mesurant plus de deux mètres. Il est entièrement nu, prostré, les genoux contre son ventre, les coudes sur les genoux et la tête dans la main gauche. Plus que mélancolique, ce géant semble inquiet, déprimé. Malgré son embonpoint, la sculpture est extrêmement légère (elle est recouverte d'une mince pellicule en fibre de verre d’une grande fragilité).

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Tout au cours de l’exposition, on va retrouver cette pose du mélancolique exprimant aussi bien l’acédie médiévale que la rêverie ou spleen romantique, la nausée sar- trienne et, plus près de nous, la dépression maniaco-dépressive
L’ensemble des œuvres (peintures, dessins, gravures, photos, sculptures et objets venant de nombreux musées étrangers) est présenté sous la forme d’un parcours chronologique divisé en huit grandes sections — de l'Antiquité aux Temps Modernes.
Ce découpage correspond à la réalité sociale et artistique dans laquelle l'iconographie de la mélancolie s’est inscrite, puisque, comme on va le voir, elle a utilisé les formes culturelles de son temps.
Cela dit, la mélancolie, telle une déesse aux deux visages, a connu en alternance des moments de gloire et des heures obscures. Elle est envisagée de façon positive dans l’Antiquité, à la Renaissance et au XIXè sc (pendant la période romantique), alors qu’au Moyen-Age, à l’âge classique, à l’époque des lumières et au XXè, elle est considérée comme un mal voire un péché.
Comme on l’a dit en introduction, dans l'Antiquité, la mélancolie est érigée en maladie sa-crée par Aristote. Selon le philosophe, cette affection, ouvrirait la porte de l'imagination et de la créativité nécessaire à la manifestation du génie. A côté du bronze d’Ajax, un fragment de stèle dit “L’Exaltation de la fleur ou Stèle de Pharsale”, vers 470-460 av. J.-C. en témoigne(ci-dessous).

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Au Moyen-âge, le génie n’est plus attribué à la mélancolie. Bien au contraire, on y voit plutôt la manifestation d’un mal diabolique. Elle est même assimilée à l’un des sept pêchés capitaux : l’oisiveté. L’oisif absolu serait l’ermite, dont l’inaction serait, elle, propice à l’accablement. De nombreuses peintures et gravures flamandes ou germaniques de la fin du Moyen Âge, représente l’ermite aux prises avec ses tentations, comme ce Saint-Antoine tourmenté par les démons de Martin Schongauer,1470-1473 (ci-dessous)

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L’abbé au désert est assailli par une horde difforme de démons, incarnant les affres du corps et de l’esprit de ceux qui se sont retirés de la vie sociale
La fin du Moyen-Age renoue avec l’iconographie antique de la mélancolie et son geste consacré : tête appuyée sur la main d’un bras replié, qui évoque un homme méditant sur sa condition. Ainsi en est-il de ce “Saint Jean-Baptiste au désert”, 1480-1485, du Néerlandais Gérard de Saint Jean, (ci-dessous).

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La Renaissance réhabilite la mélancolie comme source de créativité grâce à la gravure de Durer, “Mélancolia I". Cependant, à côté de la sombre humeur, perçue comme une force positive quand elle est canalisée par l’art, ressurgit la figure de saturne : incarnation du penchant lunatique prêté aux intellectuels perçus comme autant de familiers du dieu terrible (une idée venant des penseurs arabes nourris de philosophie grecque). Dès lors ces intellectuels à l’humeur instable vont être surnommés “les enfants de Saturne”. Mais qui sont-ils ?
Albrecht Dürer et sa célébrissime Melencolia I (gravée au burin sur un papier vergé). Ci-dessous.

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Cette œuvre au graphisme extrêmement précis joue sur tous les degrés de gris très contrastés, du noir au blanc. Un grand ange adopte la fameuse pose : tête penchée et appuyée au creux de la main. Son regard sombre semble perdu dans la contemplation du monde en train de se créer
L’ange tient un compas dans sa main droite, tandis que de nombreux instruments et outils se trouvent délaissés à ses pieds. Ces objets sont les symboles des champs du savoir de l'époque, comme la géométrie redécouverte à la Renaissance, ou l’art de construire représenté par un polyèdre (chef d'œuvre de l'art de la perspective né à la même époque).
Jean Clair, le curateur de l’exposition, voit dans la gravure de Dürer "un besoin d'ordonner le chaos du monde, mais sans parvenir à le rendre intelligible." Possible ou probable ? la question reste posée.
Bien que déjà manifeste chez Dürer, l’ésotérisme est encore plus prégnant dans la “Mélancolie”, 1532, de Lucas Cranach l’Ancien (ci-dessous). Ainsi, la trouée céleste (du tableau dans le tableau) fait apparaître d’énigmatiques figures astrologiques. Mais c’est surtout le traitement plastique, notamment la perspective exagérée et les harmonies contrastées de tons et les expressions presque désabusées des figures qui perturbent notre regard. Dans ce tableau de Cranach tout concourt à faire se côtoyer les débordements de la création et la tentation de la déraison.

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En insérant des objets de mesure du temps et de l'espace dans sa gravure Mélancolie I, Dürer lui a ajouté de nouveaux attributs (compas, polyèdre, mappemonde…) qui, depuis, sont entrés l'iconographie de la mélancolie. Au Grand Palais, ils sont regroupés dans un cabinet de curiosités, véritable "musée de la mélancolie" rassemblant éléments de connaissance et de guérison. On y trouve aussi bien des sabliers, des horloges, des compas, des mappemondes, un astrolabe, etc., que des cornes de rhinocéros censés soulager le dépressif et des calculs rénaux d’animaux comme ce Bézoar de la fin du 17è sc. avec monture dorée (ci-dessous).

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Au centre de cette pièce octogonale aux murs vert sombre, trône le “Cube” de Giacometti. Ce volume en plâtre forme un polyèdre irrégulier aux douze facettes de géométrie descriptive. Réalisé en 1933, il est directement issu de “Mélancolia I” de Dürer. La "Mélancolie hermétique" de Chirico lui fait face dans ce cabinet aux éléments hétéroclites

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Sortant du cabinet, que dire du tableau du caravagesque français Valentin de Boulogne, représentant des “Musiciens et soldats”, 1626, se livrant dans la pénombre d’une taverne à un festin de vin et de musique qui s’il dulcifie invite également au plaisir des sens ? Certes, la musique et la littérature ont largement contribué à exprimer la mélancolie. Nous y verrons donc un renvoi à ces arts.
Comme pour faire résonner le tableau de Valentin de Boulogne, le sas reliant les 2 étages de l’exposition propose un intermède musical (avec entre autres, des œuvres de Monteverdi et de Mähler). Il s’écoute devant un panneau pédagogique distinguant mélancolie, spleen et névrose et liant la mélancolie aux humeurs, planètes, etc., dans une tentative de connexion de la psychologie humaine aux autres composants de l’univers.
Aux XVIe et XVIIe siècles, le thème de la mélancolie suscite des représentations particulièrement riches, dans lesquelles l’espace, les figures et les objets acquièrent un caractère allégorique. On le constate notamment dans les natures mortes dites vanités, qui connaîtront un grand succès au XVIIIè siècle, comme “Le St Jérôme en méditation” de Jan Cornelisz Vermeyen, XVIè sc, “L’Allégorie de la vie Humaine de Philippe de Champaigne”, 1ère moitié du 17è, ou Le coffret funéraire de Paul Reichel, vers 1580, (ci-dessous).

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Au XVIIè, l’artiste va aussi se représenter comme génie, parce qu’en proie à la mélancolie.
Portrait d’un jeune homme (autoportrait), 1656, de Michael Sweerts ,(ci-dessous).
Au XVIIIè siècle, époque rationaliste, les Lumières se méfient de la mélancolie. Ils y voient une maladie de l’esprit, préfigurant les considérations psychiatriques.
Il faudra donc attendre la seconde moitié du XVIIIè pour que les artistes européens remettent la mélancolie au goût du jour, mais sous deux visages.
Tantôt tendre rêverie de jeunes pensives comme dans “La douce Mélancolie” de Joseph-Marie Vien, 1758, (ci-dessous), tantôt prélude à la folie, corollaire cher au "romantisme noir", représenté par Goya dans son tableau le “Temps dit les Vieilles”, 1808-1812, associant un imposant Saturne et deux presque mortes, dont la laideur des traits ne fait qu’augmenter la beauté de la peinture, révélant l’incroyable dextérité du peintre tant dans sa touche que dans ce qu’elle exprime de la souffrance du dernier âge figurée par les deux vieilles femmes aux visages flétris, vêtues de robes trop décolletés soulignant le décharnement du corps. (ci-dessous).

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Comme on l’a évoqué, pour le savoir désormais laïque, la mélancolie est, à partir du XVIIIè, une maladie de l’esprit appelée à être traitée dans des institutions comme l’asile ou l’hospice.
Cela dit, la rationalité engendre aussi une nouvelle subjectivité. Tout ce qui ne se laisse pas subsumer par la raison est rassemblé dans un territoire qu’on appelle l’intériorité.
Au XIXè siècle, le courant romantique s’empare de cette tristesse vague appelée spleen. Les ruines et les paysages crépusculaires hantés de figures solitaires caractérisent l'iconographie de cette époque, comme dans "L'île des morts", 1883, d'Arnold Böcklin qui offre un spectacle funèbre, évoquant, dans une harmonie sourde, le mal-être de l’homme face à la démesure de la nature. (ci-dessous).

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